19.05.2008

Déclaration de perte de mémoire

Je suis désolé de décevoir votre compassion précipitée, je n’ai pas perdu ma mère, je l’ai égarée, seulement égarée. Cela n’a rien de choquant et ne vaut certainement pas la peine qui vous affecte. Je l’ai égarée et ne désespère pas de la retrouver un jour par hasard, quand je ne la chercherai plus. C’est ça qui est difficile : ne plus la chercher. Son absence, sa sortie de ma vie me touche, ou plutôt m’a touché dans les premiers temps, mais y survivre est relativement facile quoi que vous en pensiez. En revanche, abandonner mes recherches serait comme m’abandonner moi-même.

Pour avoir quelques chances de la retrouver, j’erre dans les allées du  supermarché du quartier. Il me semble - sans aucune certitude toutefois - que je l’ai égarée dans ce lieu un jour de soldes. Les allées étaient sans doute bondées ce jour là, peut-être 30 secondes d’inattention, un objet plus attirant, une hésitation quant à son prix, un regard dans sa direction pour quêter son approbation : elle avait disparue. J’ai dû emporter l’objet jusqu’à la caisse, le payer avec le sentiment de faire une bêtise et sortir l’attendre sur le parking appuyé sur mon caddie jusqu’au départ de la dernière employée à qui j’ai fait peur la pauvre. Je suis à peu près certain d’être revenu le lendemain à l’ouverture et d’avoir parcouru tous les rayons en l’appelant à chaque carrefour : « Mamitoune ? ». Oui je me revois : « Mamitoune ?» et personne qui me répond, seulement quelques regards réprobateurs. « Mamitoune ? ». J’ai acheté une tablette de chocolat noir et je l’ai mangé assis sur un banc derrière les caisses. Le chocolat est un antidépresseur.

Je n’ai pas perdu mon père non plus. Je… je l’ai oublié dans un wagon. Il dormait quand le train est arrivé en gare. « Terminus ! Tout le monde descend ! » Je ne sais plus si je n’ai pas osé le réveiller – mon père ne dort que dans les trains – ou si, absorbé par ma lecture, je suis descendu sans plus penser à lui. En passant devant le buffet de la gare, j’ai répondu machinalement « Non, Papa, on n’a pas le temps de boire un verre. » à la question qu’il ne m’a pas posée et pour cause. Je me suis arrêté net. M’aidant de ma valise comme d’une rame j’ai remonté le flot des voyageurs pressés jusqu’au quai 23. Le train s’éloignait pour rejoindre une voie de garage où il serait nettoyé, c’est du moins ce que m’a dit l’employé.

-         Pourquoi vous avez oublié quelque chose ?

-         Oui et non.

-         C'est-à-dire ?

-         J’ai oublié mon père.

-         Votre père ?

Je pouvais lire dans ses yeux l’ahurissement du bon fils qui n’a jamais oublié son père sur un banc dans un jardin public ou dans une maison de retraite un lundi de Pentecôte. Je n’ai pas relevé le ton méprisant avec lequel désormais il s’adressait à moi.

-         Il n’aurait pas pu descendre seul ?

-         Il dormait.  (Gros con ! aurais-je dû rajouter, mais je n’en avais ni le temps ni le courage.)

-         Il est impotent votre père ?

-         Bien sûr qu’il est important, du moins pour moi.

-         ImPOtent !

-         Ah ! (Pas la peine de crier ducon, je suis pas sourd)  Non, mais il dormait.

-         Eh, bien il a dû se réveiller et descendre après vous, car je peux vous assurer qu’il n’y avait plus personne dans le train, je suis passé dans tous les wagons. Allez voir…

Je suis parti sans attendre la fin de son conseil de merde. Bien sûr que je suis allé voir au buffet de la gare, dans la salle des pas perdus, dans tous les lieux où il aurait pu se rendre pour m’attendre avec sa clop au coin du bec et le petit sourire qu’il prend quand il m’en a fait une bien bonne « Hein fiston ? ». Mais non. Depuis, en sortant de mon nouveau boulot au supermarché – je range les caddies le soir après la fermeture- je traîne dans la gare toute la nuit. J’espère le voir accoudé au comptoir du buffet, se retourner vers moi en levant son demi : « Je t’ai bien eu fiston ? » Mais il n’y est pas. Je le cherche parmi les clochards endormis par le vin. Au début, j’en ai réveillé, je croyais reconnaître son ronflement ou sa toux. Pourtant, je ne désespère pas lui offrir un dernier verre au comptoir du buffet. Cette fois-ci, promis Papa, je prendrai le temps d’écouter tes souvenirs de cheminot, je prendrai le temps.

04.05.2008

Derby

Tout de suite je lui demande s’il a pas vu le chien en venant. Je lui dis « T’as pas vu Derby sur le chemin ? » Il me regarde froid « Tu peux quand même dire bonjour. » Je me fous de sa politesse. « Tu l’as pas vu ? » Derby a couru derrière la voiture quand Shine est partie faire les courses ou chez le coiffeur, je sais plus bien. C’est pas la première fois, mais d’habitude une fois arrivé au bout du chemin, il revient, il renifle le bitume, lâche quelques giclées et il revient. Shine l’a peut-être emmené mais ça m’étonnerait. Elle aime pas les poils et l’odeur qu’il laisse dans la voiture. Surtout l’odeur. Faut dire que même propre, il pue, il parait que c’est normal, que tous les chiens de cette race ont le poil qui pue. Ca m’étonnerait que Shine ait pris le risque de contaminer la bouffe ou sa coiffure toute neuve. Non ! Pour une fois il a dû s’aventurer plus loin, sur le bitume. Ca fait bien une demi-heure que Shine est partie. «  Et sur la route tu l’as pas vu ? » Il me regarde noir. « Ecoute Bob ! Je suis pas venu pour parler de ton cleps. » Pas la peine de demander pourquoi il est venu, c’est chaque fois la même chose. « Je suis sur un gros coup. Une affaire en or. » C’est bien ce que je pensais, il est venu me taper. J’ai pas le temps de mettre trois sous de côté que Franck rapplique et me parle business. Tu parles ouais ! J’ai encore pas vu la couleur des billets qu’il promet de me faire gagner. Franck, pour la flambe il se pose là, mais c’est que de l’esbroufe, c’est qu’une façade, je sais pas pourquoi mais aujourd’hui ça me crève les yeux. J’écoute même pas son baratin. Il parle, il rigole, il agite les mains mais je l’écoute pas. Je pense à Derby, mon vieux gros Derby en cavale. Je me dis que je bosse comme un damné pour mettre trois sous de côté et payer le coiffeur pour Shine, mais je me sens propre. Est-ce que Franck sait seulement ce que c’est de se sentir propre ? Non. Franck se pose pas se genre de questions. Franck va chez la manucure. Vrai. Il se fait faire les ongles, c’est Irina qui me l’a dit du temps où elle sortait avec lui. « Même ceux des pieds !» qu’elle m’a dit. Je croyais qu’elle se foutait de sa gueule. Mais non. J’ai bien regardé ses mains la fois d’après, elles étaient toutes lisses toutes roses, des mains potelées d’enfant. Des mains de tricheur, voilà ce que je me suis dit. Peut-être bien qu’elles ont honte de lui et que c’est pour ça qu’elles bougent tout le temps. « Tu m’écoutes ? Bob c’est sérieux. » Oui et alors ? J’ai pas que ça à faire mais je me la boucle. Et Derby qu’est toujours pas revenu. Il se relance, il me prend par l’épaule, il me pousse vers la maison. Je me laisse faire au début, je me laisse entraîner. Il parle, il parle, j’écoute pas, je traîne des pieds, je jette des regards vers le portail pour voir si Derby rapplique. Quand on arrive devant la porte je me dégage. « Ecoute Franck ! Tu m’emmerdes. Ca m’intéresse pas ton business, tu comprends, ça m’intéresse pas. » Il me regarde avec des yeux de merlan frit. « Tu peux pas me faire ça Bob. T’as pas le droit de me laisser tomber dans un moment pareil. » Je retourne vers le portail surveiller le chemin. Toujours pas de Derby. Shine rentrera dans une heure ou deux, est-ce que je l’attends ? Franck est resté sur le pas de la porte, il se ronge les ongles les yeux dans le vague. Quand il relève la tête, ma parole il va pas se mettre à chialer ? C’est pas vrai, il va me refaire le coup du… Si ! Il me le refait.  « Je suis foutu Bob ! Tu vois pas que je suis au bout du rouleau ? Je sais tu dois te dire que je te fais le coup trop souvent, mais là je te jure que c’est pas du pipeau. Si je me refais pas sur ce coup… Ils me rateront pas ce coup-ci, ils me laisseront pas d’autre chance. » Il attend que je lui demande qui sont les « ils ».  Je m’en fous et je jette un œil sur le bout du chemin. Il passe à l’autre main, il taille à ras et crache à ses pieds les rognures. Vingt ans de manucure foutu en l’air en moins de cinq minutes. C’est vrai qu’il a pas l’air en forme. Son costume est froissé, il y a même une tâche de gras sur sa cravate. « Ecoute, emmène-moi jusqu’à la route et on en reparle après. » L’impression de jeter une bouée à un mec qui se noie. « Monte ! On y fonce. » J’ai beau boucher les nids de poule avec du gravier avant chaque été, ils se reforment pendant l’hiver. Franck s’en fout, il fonce tout droit, ça secoue sec mais c’est pas ma caisse et moi aussi je suis pressé. Il reste sur le chemin et coupe le moteur. Je descends pour regarder la route. Pas de trace de chien écrasé. Je respire. Il y a pas grand monde qui passe. Je marche en direction du village en regardant dans les fossés. Quand j’arrive au premier virage je retourne au croisement. Franck est resté dans la voiture à m’attendre en fumant clop sur clop, il a plus d’ongle aux mains et il est pas assez souple pour se manger ceux des pieds. Je lui fais comprendre que je vais aller voir dans l’autre sens. Il me fait signe qu’il a compris. J’ai pas à aller bien loin, Derby est étendu au fond du fossé, l’herbe est toute rouge autour. Mon coeur s’emballe et les genoux me lâchent. Je valdingue la tête la première. Je me retrouve couché, le front au niveau de son museau, mes cheveux lui chatouillent les narines, il gémit doucement. Le temps que Franck rapplique, je m’assois et je pose sa tête sur ma cuisse. Je le caresse pour le réveiller en douceur « Derby. Mon vieux Derby. Ouvre les yeux mon brave chien, ma brave bête. » Il les ouvre et gémit un poil plus fort. « Ca va ? » Franck est sur la route, une cigarette au bec. « Aide-moi à le porter. » Il prend un air dégoûté. « Ah non ! Je peux pas toucher les cadavres. » Je le fixe blême. « Il n’est pas mort, seulement blessé. Aide-moi sinon…» Au ton que j’ai, il comprend qu’il peut pas se défiler. On le soulève délicatement, moi par la tête et les pattes avant, lui par l’arrière train et les pattes arrière. Il est lourd l’animal. On marche en crabe jusqu’à la voiture. C’est toute une gymnastique pour ouvrir le coffre et le poser sans trop le secouer. « On va s’occuper de toi mon chien. Tiens le coup. » Il ferme les yeux et halète doucement. Il a dû être cogné sur le côté par une voiture ou un camion qui l’a envoyé valser dans le fossé. Il a la gueule en sang mais les yeux sont pas touchés. La chair est à vif sur une surface de la taille d’une main, la fourrure est arrachée comme un bout de moquette. C’est peut-être pas trop grave. « On file chez le véto ! » Je sens bien que ça l’emmerde mais il moufte pas. Je m’installe sur la banquette arrière pour être plus près de Derby. Je lui parle pendant tout le trajet. Quand on arrive chez le véto il ne respire plus. « Sans doute une hémorragie interne. Les plaies extérieures ne suffisent pas à expliquer sa mort. Et puis il était pas tout jeune. » qu’il dit le véto. Douze ans. Douze ans. J’ai envie de chialer. Ils sortent et ils me laissent avec lui dans le cabinet. Je les rejoins en reniflant. J’ai plein de sang sur les mains. « Les toilettes sont au bout du couloir. Pour votre chien, si vous voulez on s’en charge ? » Je m’essuie le nez avec ma manche. « Non je vais le prendre. » C’est le véto qui m’aide à le remettre dans le coffre, Franck ose pas y toucher. Pourtant une fois à la baraque, il peut pas y couper. Je lui prête des gants et on le transporte jusqu’au fond du jardin près de la mare. Il commence à pleuvoir au moment où je mets des pierres sur la terre remuée. Je reste quand même cinq minutes à l’imaginer sous la terre. Quand je le rejoins, Franck finit une bière, affalé sur le canapé. J’ai de la sueur ou de la pluie qui me coule du front dans les yeux. Je vais à la salle de bains pour m’essuyer. Je préfère pas me regarder dans le miroir. J’ai du sang et de la terre plein le pantalon. Je me changerai plus tard, quand Franck sera parti. « Je sais bien que c’est pas le moment, mais pour ce dont je t’ai parlé, ça urge. Il me faudrait l’argent avant demain. » Il me regarde pas dans les yeux, il fixe son verre, il fait tourner la mousse qui reste au fond. Je prends mon carnet de chèque et je lui en signe un en blanc. Quand je lui tends il y croit pas. Qu’est-ce que j’en ai à foutre du fric. Ca me rendra pas Derby. J’en gagnerai toujours assez pour vivre et pour Shine. Je regarde l’horloge au mur, elle devrait pas tarder à rentrer. Franck prend le chèque et peut pas s’empêcher de sourire. Il le plie soigneusement et le range dans son portefeuille. « Va falloir que j’y aille. Merci Bob. Je te promets que tu ne le regretteras pas. Et avec le bénef, tu pourras t’acheter tous les chiens que tu veux. » Il se rend même pas compte de sa connerie. Je relève pas, je suis vidé, j’ai qu’une envie c’est qu’il se tire. Qu’il se tire et que Shine arrive. La sueur qui sèche sur mon tee-shirt me donne froid. Quand je le raccompagne à sa voiture, Shine entre dans la cour. Pour la laisser passer Franck recule. Le côté gauche de son pare-choc avant est enfoncé et quelques poils sont restés collés par le sang séché.

 

Parking Song

j’attrape la grosse mouche avec la main gauche, gagné - fais voir qu’elle demande Suzy, j’approche ma main de son oreille et je lui fais écouter le bruit d’hélicoptère et puis d’un coup je fais mine de la bouffer, Suzy pousse des cris dégoûtés mais ça la fait marrer aussi, je relâche la mouche, elle s’envole en se butant aux murs, je dis - c’est moi qui bois et c’est elle qu’est saoule, ça fait rire Suzy, elle m’embrasse en posant sa grosse bouche sur ma bouche, je bande aussi sec et je me demande si elle va tenir ses promesses - t’aurais pu la tuer tu sais j’aime pas les mouches - fait trop chaud, elle commande deux autres bières, quand le garçon les ramène, je finis d’un coup ce qui restait dans mon verre et je me retourne vers la vitrine pour roter - t’es un gars  stylé Steeve, je l’ai tout de suite vu - ouais je réponds mais je sais pas quoi dire de plus, je repense à la mère à la maison qui nous engueulait sec pour qu’on se tienne, bande de cochons qu’elle gueulait - tu penses à quoi quand t’as cette tête là qu’elle me demande - à la bagnole, combien de temps va lui falloir pour la retaper - il a dit qu’elle sera prête à cinq heures - deux heures à tuer, je me taperai bien une petite sieste - t’es un gros cochon toi, ouais je suis peut-être un vicieux mais question d’allumer elle se pose là Suzy, je dois avoir une drôle de tronche, ça la fait marrer ma tête, elle me fourre sa langue dans l’oreille - tout ce que tu veux quand on sera à Vicente, putain de caisse, les sept cent bornes qui restent je les aurais bien faites en bus on aurait pu se tripoter mais elle veut à tout prix ramener sa poubelle à Vicente, je jette un œil par la vitrine pour me rafraîchir les yeux, de l’autre côté de la rue y’a un vieux black qui s’est assis à l’ombre d’un arbre sur un banc, à cette heure il risque pas de se faire virer - faut payer qu’elle me dit, je sors mon dernier billet de dix de ma poche - j’ai plus que ça - c’est pas grave on passera à la banque, je réponds pas mais mon compte est à sec depuis longtemps, heureusement que Greg me refile quelques petits boulots au noir sinon je sais pas comment je boufferais, peut-être qu’elle en a des ronds Suzy, mais je crois pas, ses bas sont filés et sa tignasse a pas vu le coiffeur depuis longtemps, mais elle a une paire de seins à poser dans playboy, que les seins parce que les ratiches sont un peu jaunes, j’imagine la photo, un sein sur chaque page et rien d’autre et je rigole- pourquoi tu rigoles ? - je me disais qu’on peut peut-être y aller - où ça ? - au garage - t’es barge on va fondre - fais ce que tu veux moi j’y vais au moins j’aurai quelque chose à reluquer - je te plais plus qu’elle dit en faisant le cul de poule avec ses grosses lèvres - c’est pas ça mais j’ai des fourmis dans les jambes et le futal qui me colle aux couilles – t’as pas de slip ?  – jamais je dis, ça me les chauffe trop, elle rigole, des fois son rire il me met en rogne, et pas d’autres… dans la rue le soleil me refile une claque, peut-être qu’elle a raison on va fondre, j’ose pas traverser, la trouille de m’enfoncer dans le bitume prêt à bouillir, le trottoir parait plus dur, le ciment résiste, j’arrive au carrefour et je suis trempé comme si je sortais de la douche – attends moi, elle court presque pour me rejoindre – t’es folle de te remuer comme ça – j’allais pas prendre racine dans ce bar et peut-être qu’il aura fini avant cinq heures, je la connais depuis hier mais j’ai l’impression qu’on vient du même quartier, j’arrive presque à deviner ce qu’elle va dire, ce qu’elle va faire « après » dans la minute qui suit, là par exemple elle va vouloir se pendre à mon bras, gagné – va moins vite qu’elle dit, avec ces chaussures de merde j’arrête pas de me tordre les chevilles – ben, enlève-les – t’es dingue, même à travers la semelle ça me chauffe déjà, elle a raison c’est pas normal une chaleur comme ça, ou alors c’est juste qu’on est pas habitués – tu viens d’où Steeve ? – du trou du cul du monde, elle se force un peu à rire mais elle comprend que j’ai pas envie de parler de moi, est-ce que j’ai envie de parler tout court, je préfère garder ma salive pour la soif – je vais acheter une bouteille d’eau qu’elle me sort essoufflée, faut que je boive sinon je crève, faut reconnaître que la bière ça le fait pas longtemps – tu vas la payer au prix de l’or, y’a sûrement des chiottes au garage, on boira au robinet – refile moi ta monnaie, ils ont pas intérêt à m’arnaquer, tu me connais pas, elle me tend sa petite main potelée et je glisse dedans ce qui me reste de pièces – c’est tout ?– ben oui – ben mec on va pas pisser loin avec ça, t’es radin ou quoi - je sais pas où t’as été cherché que je roulais sur l’or – ton pote Greg m’a dit qu’il t’avais refilé un petit magot – je sais pas ce que Greg appelle un magot, mais on doit pas avoir la même idée là-dessus – tu déconnes ? – j’en ai l’air ? - ben merde, le salaud, il te fous dans mes pattes « tu verras Steeve, il attend la pouliche sur qui miser… » et au bout du compte t’es raide – qu’est-ce que tu racontes – fais pas l’idiot t’es dans la combine, elle me lâche le bras mais elle me tient par les yeux, ils sont prêts à m’éparpiller, on reste cinq bonne minutes à suer sans moufter, et puis elle me regarde et me balance – bon OK, je me suis fais entuber comme une bleue, c’est bon tu me ramènes à Vicente tu me baises et on se revoit plus OK ?   je repars en nageant vers le garage – tu vas me répondre espèce d’enfoiré, je me retourne pas j’ai peur de moi, voilà que ça me reprend ces putains de tremblements, j’essaie de pas montrer mais ça m’agite tous le corps, connard de toubib, il m’avait juré que ça s’arrêterait si je prenais mon traitement, j’ai avalé plus de pilules dans ma vie que j’ai vidé de bouteilles, j’ai l’estomac comme une passoire, il parait que c’est ce qu’ils ont trouvé de mieux pour un mec comme moi – tu me conduis jusqu’à Vicente, je te fais cracher ton jus et bye-bye, elle me rattrape et me tire par la manche, je vais pour lui en retourner une mais quand je vois la peur dans ses yeux ça me stoppe, je garde le bras en l’air, il en profite pour parkinsonner à mort, on le regarde tous les deux comme une bête étrange, quand je remets ma main dans ma poche et mes yeux sur mes chaussures elle en profite pour se tirer en courant, à cent mètres elle se retourne et me fait un bras – t’es qu’un dingo, un foutu dingue, t’approche plus de moi, et elle se remet à détaler, je pense qu’elle a mes dernières pièces et que je suis pas dans la merde, à cinq cent bornes de ma piaule, dans un bled en fusion où je connais personne qui me connaît… ça sonne la demie de je sais pas quelle heure à une église que je vois pas, sans que je le décide vraiment et parce que je sais pas où aller je marche vers le garage, Suzy est appuyée à un mur à l’ombre et sirote une bouteille d’eau glacée avec une paille, quand je m’approche, elle sourit – t’es paumé hein dingo ?- m’appelle pas comme ça - t’as des pulsions de meurtre c’est ça – t’es vraiment con, non j’ai les nerfs à vif c’est tout, mais j’ai des médocs pour ça – alors double la dose – je t’ai pas touchée – t’en étais pas loin t’aurais vu tes yeux – ouais mais je me suis retenu c’est le principal, tu peux en avoir envie qu’il m’a dit le toubib mais faut savoir te retenir c’est tout, on a tous envie de tuer son voisin ou sa femme mais on se retient, t’imagines si on se lâchait tous, on serait plus grand monde sur terre, ça serait peut-être pas plus mal que je lui réponds, il rigole et il me signe l’ordonnance pour les pilules. Bon alors tu m’emmènes à Vicente, j’aime pas la conduire cette caisse – t’aimes pas ou tu sais pas ? – un peu des deux si ça te fait plaisir – mais bordel pourquoi tu tiens tant que ça à la ramener à Vicente – j’ai promis à un ami et quand je promets je promets, c’est pareil que pour la baise - OK pour Vicente, mais pour la bagatelle tu repasseras, c’est pas que j’en ai pas envie mais pas comme ça – t’es vraiment un drôle de type Steeve., je sens que ça va revenir sur moi, je dévie. - elle est prête ? – il remonte je sais pas quoi et on peut y aller – tu vas payer comment ?- t’inquiètes bonhomme, j’ai les fonds pour qu’elle me dit en regardant ailleurs – tu sais où sont les chiottes – l’eau qui coule du robinet est marronnasse, pas assez de pression, je te conseille pas – t’as pas de la monnaie j’ai la langue comme du sable, elle sort de sa poche les pièces que je lui ai refilées tout à l’heure et me donne juste de quoi me payer une bouteille d’eau – le distributeur est juste à côté de la caisse dedans – pourquoi t’es pas restée – la clim est en panne c’est l’étuve, on est mieux à l’air même s’il brûle, y a personne derrière la caisse, j’aurais bien envie de me servir dans le tiroir mais je me retiens, je sors les médocs de ma poche me fourre deux pilules dans la gueule et avale la moitié de la bouteille pour les faire passer. L’eau cogne de toute sa glace sur mes dents creuses, un jour faudra que je trouve le moyen de me faire refaire le râtelier, c’est pas demain la veille que je me ricane à l’intérieur, en attendant tu sais ce que t’as à faire jusqu’à ce soir et c’est pas tous les jours comme ça alors profite, et puis peut-être que tu reviendras sur tes principes, ça fait combien de temps que t’as baisé avec autre chose que du papier glacé hein, t’as pas les moyens de la jouer grand seigneur, une partie de baise y’a pas mieux pour la tremblotte et l’impulsivité comme ils disent, même le toubib il est pas contre, ça vaut une boite de ses médocs de merde... elle a rabaissé le siège et pionce pendant que je m’avale le bitume. Heureusement qu’elle a une clim correcte sa poubelle, j’ai négocié un pack de bière pour la route, elle a pas sorti facilement les billets mais bon j’ai le carburant pour tenir jusqu’à Vicente, ça va faire trois heures qu’on est parti et on a pas croisé une caisse , « Sunday desert », je me gare sur le côté, j’éteins le moteur mais laisse la clim ; je referme doucement la portière pour pas la réveiller, j’avance entre les buissons sur une centaine de mètres jusqu’à ce que je vois plus la voiture, avec le soir y’a un peu de vent qui secoue le plomb, ça devient respirable, le soleil dans la gueule, le nez en l’air je déverse des litres de pisse blanche, je reste planté là les mains dans les poches à chialer une tristesse que je reconnais pas. - Steeve ! je remballe tout me mouche dans ma manche et retourne vers la route, c’est une fille chouette Suzy elle fait pas de remarque sur mes yeux rouges, ou peut-être qu’elle  croit que je suis crevé. – y’a un bled dans cinquante bornes, faudra faire le plein. – déjà ? – ouais, elle suce cette bagnole, ça lui fronce deux rides entre les yeux à chaque fois qu’on parle de fric, je suis tellement habitué à être raide que je me pose la question qu’au dernier moment, anticiper les emmerdes c’est les vivre deux fois qu’il dit souvent Greg, Suzy me regarde pendant que j’avale ma poignée de pilules, y’en a une qui prend pas le bon chemin, je crache tout ce que je peux pour l’éjecter, quand je relève la tête, Suzy s’éclate de rire, sa petite sieste ça l’a mis de bon poil, on remonte et on repart sans en rajouter... je suis resté au volant pendant qu’elle est partie payer, si ça fait comme avec le garagiste ça va pas durer longtemps cinq minutes, elle ressort du bureau et court presque pour rejoindre la voiture.- démarre et fonce ! – y’a un problème – on se tire fissa ! j’aperçois dans le rétro le pompiste qui sort du bureau en se refagottant, je donne un coup d’accélérateur, ça fait crisser les pneus, il court derrière nous en gueulant mais se prend les pieds dans son falzar et s’étale sur la piste, je roule à fond sur une dizaine de kilomètres pour sortir de la ville, ça sent l’huile brûlée, Suzy prend une bière, se rince la bouche avec et recrache par la fenêtre, on roule en silence pendant une demi heure, ça permet à la nuit de s’installer, aucun des deux ose l’ouvrir, finalement elle pose une main sur ma cuisse, elle me la caresse un moment puis se rapproche de ma braguette et dégrafe un à un les boutons, je serre les dents pour retenir, ça serait trop con d’avoir une crise de castagnettes maintenant, j’écarte les jambes et me soulève pour lui faciliter le travail, elle fait glisser mon pantalon jusqu’aux genoux, on s’est pas parlé ni regardé depuis le début, je fixe la route, la lune astique les lignes blanches, tout autour c’est le noir du désert, au fur et à mesure qu’on s’approche de Vicente, le ciel à l’horizon devient orange, elle glisse une main sous mes couilles et les pelote tranquillement, ma bite se raidit dans sa bouche, je cligne des yeux pour pas perdre le contrôle, ses petits coups de langue sur mon gland me déchirent la moelle jusqu’à la nuque. – on s’arrête ? elle relève la tête mais laisse sa main entre mes jambes.- je peux pas faire plus qu’elle dit, je comprends pas - une pipe mais pas plus.- et toi ? – t’en fais pas pour moi, je me gare sur un bout de parking, recule le siège pour lui faire de la place. – je peux te peloter ? elle remonte son chemisier et dégrafe son soutien gorge, ses seins tombent, je les recompose en les malaxant, ses tétons se raidissent, j’aime mieux ça, que ça lui fasse un peu d’effet, la tête bien calée contre l’appui-tête, les yeux fermés comme des poings, la main droite dans ses seins, la main gauche serrée sur la poignée de la portière, tout le corps bandé je jouis dans sa bouche en poussant des cris de chiot, elle s’attarde pas, elle se rassoit proprement et se reboutonne, elle crache par la fenêtre les quelques giclées qu’elle a pas avalées, je remonte mon pantalon sur ma bite humide qui tressaute encore, Suzy allume la veilleuse, prend un petit miroir dans son sac et s’essuie le contour des yeux avec le coin d’un mouchoir, elle sort un tube de rouge aux lèvres et s’en étale dix fois plus que nécessaire – on y va ? je réajuste mon siège et on repart lentement… à l’entrée de la ville elle me montre un parking - tu te gares là, je vais appeler, elle s’enfourne dans la cabine éclairée par le seul lampadaire pas éclaté, elle appelle en me tournant le dos, ça dure pas longtemps elle vient me rejoindre et me parle par la portière - faut qu’on attende ici – combien de temps ? – je sais pas, t’as qu’à t’allonger derrière et piquer un roupillon, je dis pas non, la route et la pipe me ferment les yeux, elle s’assoit derrière le volant et s’allume une menthol, c’est drôle je l’avais pas encore vue fumer, les yeux fermés y’a son portrait qui vient s’afficher dans ma nuit, Suzy sait pas comment me le dire et moi je sais pas comment lui dire qu’il y a rien à dire – Suzy ? – mmm. - t’inquiètes pas, elle se retourne et me sort en colère - pourquoi je m’inquièterais ?  – je ferai pas d’histoire, ça aura été une chouette balade… quand je me réveille elle est plus là, le coffre est resté ouvert, je fais le tour de la voiture et je vais regarder dedans, vide, c’était pas la caisse qui fallait ramener mais ce qu’y avait dedans, t’es vraiment qu’un minable Steeve, t’es infoutu de comprendre ce qui se passe dans la caboche d’une bonne femme, ou dans celle d’un mec pareil, est-ce que tu piges ce que t’as sous le crâne toi, ce qui te traîne, pas plus, t’es vraiment le roi des, sur le pare-brise y’a marqué au rouge à lèvres « Rentre bien. S »...

l'âge d'or

 Le chien m’avait mis hors de moi ce jour là, il traînait dans mes pattes et avait manqué de me faire tomber plusieurs fois. A la dernière je l’avais engueulé comme du poisson pourri. J’ai gueulé si fort que le voisin est venu voir ce qui se passait. Ce qui se passait c’est que j’avais envie de l’abattre, le chien pas le voisin. Le voisin quand on lui gueule dessus, il comprend, il répond mais il comprend et au bout d’un moment il se tire. D’ailleurs ce jour là, quand il a compris qu’il y aurait pas moyen de me calmer, il s’est tiré en me traitant de fou-dingue, mais il s’est tiré. Et finalement le chien aussi, il s’était planqué je sais pas où et c’était tant mieux. Faut dire aussi que j’avais peur de pas finir avant la nuit ou avant l’orage suivant celui qui tomberait le premier. A l’Ouest les nuages cachaient déjà le soleil. Debout, je l’imaginais pas si long, abattu il couvrait la moitié du jardin. Des branches avaient défoncé la marquise et une partie du toit de la remise. Chez le voisin ça avait été moins terrible, il y avait bien un sapin ou deux de couchés dans son potager mais sa baraque n’était pas touchée. Tu crois qu’il m’aurait proposé de m’aider à le débiter. Tu parles ? Même si je lui avais promis la moitié du bois, il m’aurait trouvé un prétexte pour ne pas s’abîmer les mains. Venir me faire chier quand j’engueule mon chien ça il sait faire mais me donner la main quand je suis dans la mouise, là y’a plus personne. Je sais pas si c’était la colère, l’orage ou autre chose, mais je me sentais plus la force de m’attaquer tout seul à ce boulot. Comme une grosse fatigue qui m’était tombée sur les muscles et dans la tête, avec une drôle envie de chialer et d’appeler à l’aide comme un môme. Mais y’avait personne à qui je pouvais le demander. Je me reconnaissais pas et ça me faisait peur. Toute ma vie, je m’étais démerdé seul sans problème que ça soit pour le boulot ou pour la baraque, j’avais jamais rien demandé à personne, mais là j’avais plus d’énergie, plus de force d’un coup.

Je me suis assis sur le banc dans la cour et j’ai attendu que les premières gouttes me frappent le visage. J’avais les coudes posés sur les cuisses et les mains qui pendaient. J’ai senti la langue du chien sur mes poignets, là où se dépose  le sel de la transpiration. Machinalement je l’ai caressé et il est sorti de sous le banc pour fêter notre réconciliation. « Allez viens on rentre avant le gros de la saucée. » J’ai préparé une soupe chaude et on l’a partagée avec la minette en regardant se vider le ciel par la fenêtre.

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Vous voilà sur Hors la Loire "l'Autre site". Un peu confusionnant n'est-ce pas ? Chacun est l'autre de l'autre. Ici peu de photos, d'images... Je vous propose des voyages dans des textes, des nouvelles écrites dans les dernières années. Pour commencer 3 nouvelles américaines en hommage à Raymond Carver et quelques autres. (les titres sont dans la colonne de gauche : Parking Song, Derby, l'âge d'or. Je ne suis jamais allé aux States (comme ils disent ceux qui y ont été), ces représentations sont donc plus inspirées des films, livres et autres voyages ... Bonne lecture et n'hésitez pas à laisser des commentaires.

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